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"Colette, Marie, ...

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Nadine Trintignant, réalisatrice et so-scénariste de Colette, une femme libre

La genèse du film selon Nadine Trintignant.

La pluie résonnait sur la carlingue de la voiture.

Adossée contre la portière côté volant, Marie fumait. À ses côtés, je regardais la pluie ruisseler sur le pare-brise. Nous attendions Paul à la sortie de son école en cherchant un sujet à faire en deux ou trois films pour la télé. Cela faisait quelques semaines que nous gambergions en nous buvant des cafés dans les bistrots, en faisant les courses, en sortant les petits...
- Et Colette dis donc ?
Nous nous sommes regardées d’un coup, réveillées.
- Ah Colette ! Je crois que j’ai tout lu, et à part les trois premiers "Claudine", tout aimé.
- Les rapports merveilleux mère-fille avec Sido ! C’est pour nous, ça !
- Et la place de l’amour dans sa vie.
- Surtout sa liberté !
- Ça ! Quel est aujourd’hui l’auteur reconnu, qui exhiberait ses seins sur une scène de théâtre ?
- Ben voilà “Colette” ! .... C’est une idée formidable.
- Qui l’as eue ?... Toi ou moi ?
- Je ne sais plus. On s’en fout !

Les portes de l’école se sont ouvertes. Marie a ouvert sa portière. Courbé sous la pluie, Paul courait vers elle. Les bras de sa mère se sont refermés sur lui.

À France 2, Laurence Bachman a tout de suite été partante. Jérôme Minet aussi. Il nous a dit : “Allez-y sans contrainte. Laissez-vous aller.”

Comme pour Victoire, nous avions décidé, Marie et moi, d’écrire ensemble, mais cette fois il n’y avait pas de livre sur quoi s’appuyer. Marie était libre. On a commencé aussitôt. À huit heures et demie, après avoir déposé quelques enfants à l’école, Marie arrivait chez moi. Sur Internet, nous avons découvert qu’il existait une cinquantaine de biographies de Colette. Nous en avons sélectionné une quinzaine chacune. Il y avait aussi son œuvre à lire ou relire, selon les cas.

Le dos appuyé contre des coussins, sur le lit de mon bureau, nous lisions, en annotant les pages. Parfois l’une lisait à l’autre un des magnifiques passages écrits par Colette. Nous découvrions qu’elle avait joué la comédie jusqu’à la cinquantaine, qu’elle avait donné des conférences, avait été une grande journaliste. Nous l’aimions de plus en plus : sa liberté, son amour de la nature, de la bonne chère, ses chagrins, ses bonheurs... Elle nous envoûtait chaque jour davantage. Nous sommes allées à la Bibliothèque nationale amasser quelques trésors. À la vision bouleversante de ses obsèques, nous pleurions côte à côte devant un des petits écrans de la vidéothèque.

Nous déjeunions parfois avec Jérôme Minet. On lui racontait Colette. Nous parlions du scénario. A lui aussi, elle plaisait de plus en plus.

Le moment du vrai travail est arrivé. Marie est arrivée un matin, avec un chevalet et un tableau de feuilles blanches pour écrire l’ordre des séquences. Nous l’avons utilisé quelques semaines avant de décider que ce n’était pas notre truc. Nous nous sommes aperçu que, presque tout le temps, nous avions retenu les mêmes moments, les mêmes passages dans ses romans et dans ses biographies. Ça nous a fait rire. On se sentait bien avec cette femme.

Le jour où nous avons compris que Colette, si elle avait été chérie par sa mère, n’avait pas été la préférée, que c’était Achille, le frère aîné, que Sido aimait par dessus tout, nous étions enchantées. Nous qui avions commencé de rêver sur elle, pensant que, entre sa mère et elle, c’était l’amour absolu ! Comprendre notre erreur nous a ravies. Bien sûr, l’idée que rien n’est simple...

Dans les livres de Colette, à commencer par les fameux “Claudine”, l’héroïne n’a jamais de mère. C’est seulement après la mort de Sido que Colette a enfin écrit sur elle. De purs chef-d’œuvres. En écrivant ces pages magnifiques, elle s’est approprié sa mère. C’est par elle que le public a connu l’existence de Sido. En effet, qui connaît Achille, le fils aîné, obscur médecin de campagne qui a assisté sa mère jusqu’à sa mort ?

L’écriture des deux Colette nous a pris deux ans et demi. Parfois Marie tournait un film, ou bien partait en tournée avec son père. Mais, même durant ces périodes, nous continuions de communiquer par ordinateur. On s’envoyait des scènes que l’autre retravaillait. L’écriture passionnait Marie.

Comment faisait-elle pour à la fois jouer, tourner, faire la cuisine, rester aussi présente dans la vie de ses enfants, de son mari, et écrire ?

Pour moi, le mystère reste complet. Jérôme Minet venait souvent nous voir. Nous discutions. C’était très gai, ces réunions. La morale de Colette était si loin de celle des hommes et si proche de la nôtre, à Marie et à moi. La morale ou... l’amoralité : plutôt santé de la vie, recherche de l’amour, exigence dans le travail, gourmandise des truffes et de l’ail comme du moindre rayon de soleil, ferveur en amitié... J’étais heureuse, en pensant à l’interprète, de voir Marie si proche de Colette. Parfois, nous l’avons trahie avec un immense respect.

Ainsi, quand elle a quitté Auguste Hériot pour Henry de Jouvenel, il ne s’est pas suicidé. Mais comme il est le personnage qui a inspiré Chéri à Colette (qui l’a baptisé Fred), et que, dans La Fin de chéri, Fred se suicide, nous avons rejoint la fiction de Colette. Sauf que la muse de La Fin de chéri, c’est le fils de Jouvenel. Mais après tout, Colette a pris plaisir à ne cesser de se raconter en brouillant les cartes, et nous n’avons fait que la suivre dans ces chemins sinueux.

Pour Marie et moi, il est évident que Colette a enfin été heureuse et sereine en amour avec, justement, le jeune Jouvenel. Pour Jérôme, c’est par vengeance que Colette a séduit son beau-fils... Qui a raison ? Nous ? Lui ? Qu’importe. Chacun de nous a “sa” Colette.

L’écriture terminée, la préparation du film a commencé.
Gérard Moulévrier a été précieux quant au choix des acteurs. Les interprètes, c’est la moitié de la mise en scène. J’ai eu la chance de n’avoir que des comédiens rares, partant avec chaleur dans cette aventure. Tous, êtres humains exceptionnels. Je les aime. Comme j’aime tous les techniciens qui ont su si bien m’aider. Avec Jean-Marc, le décorateur, Vincent, le premier assistant, et Patrick, le directeur de production, nous avons, durant les repérages en plein hiver, un jour où le ciel était bleu, où le soleil explosait, marché sur la mer.

La vie d’un film, faite de travail partagé, commençait.
Quand François Catonné a accepté de faire la photo, j’ai su que j’étais sauvée. Que son équipe soit merveilleuse ne m’a pas surprise.

Il s’est bien entendu avec Jean-Marc, qui le rendait heureux avec la beauté de ses décors, et avec Eve-Marie, costumière chatoyante.

Le matin, dans la caravane maquillage, Agnès œuvrait avec son calme bienheureux. Pour le son, Harald était mon plus ancien complice. Vincent calmait mes angoisses, comme lui seul peut le faire en tournage.

Producteur attentif, Jérôme m’appelait régulièrement. Avec Nora, ils visionnaient les rushes à Paris et venaient régulièrement nous voir.

Durant le montage, j’étais bouleversée par la fragilité mêlée de force de Marie. Grâce à elle, grâce à ses partenaires aussi, elle souffre, elle rit, elle pleure comme Colette a dû le faire. Elle “est” Colette. Êtres d’exception, elles ont une même grâce infinie.

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